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Retour sur le séminaire Actrices de la petite enfance – 29 mai 2024

Le Collège Sévigné a eu la joie d’accueillir le 29 mai 2024 dans les murs du département d’enseignement supérieur du Collège Sévigné (Paris, Ve arr.), le séminaire Actrices de la petite enfance, co-dirigé par Christophe Joigneaux (UPEC), Bérengère Kolly (UPEC) et Patricia Legris (Rennes II).

Nous vous proposons un compte rendu des échanges advenus lors de cette journée centrée sur des questions philosophiques liées à la petite enfance :

Durant la matinée, Laurent Bachler, agrégé de philosophie, professeur en classes préparatoires et formateur auprès des équipes éducatives sur la question de la relation éducative, de la connaissance des adolescents et de la coopération au travail, a présenté les enjeux éducatifs de l’enfance et de l’adolescence dans le cadre de son expérience de formateur auprès des personnels de petite enfance et d’établissements du supérieur.

Laurent Bachler

L’après-midi, Anne Morvan, agrégée de philosophie à l’INSPE de Paris et doctorante, a d’abord présenté la critique des médecins et la valorisation de la sollicitude des mères dans le livre I de l’Emile de Jean-Jacques Rousseau, tandis que Benoît Peuch, professeur des écoles et doctorant en philosophie et sciences sociales à l’EHESS, sous la direction de Pierre-Henri Castel, a présenté une partie de son travail de recherche, à partir des discours pédagogiques prescriptifs relatifs au chant dans la revue L’ami d’enfance, entre 1835 et 1896.

Benoît Peuch

L’intervention de Laurent Bachler était centrée sur les rapprochements entre des situations vécues par les enfants et celles vécues par les adolescents. Après avoir présenté son parcours riche de nombreuses expériences de formation au contact direct des personnels de la petite enfance et des équipes pédagogiques des établissements secondaires français, il a mis en évidence trois points communs entre ce que peuvent vivre les enfants et les adolescents : les situations paradoxales, le lien envers autrui et la question de l’interprétation. Ils ne concernent pas les mêmes personnes avec qui ces publics sont en relation et ne s’expriment pas de la même manière, mais les mécanismes en jeu sont semblables. Il a ensuite pu exposer les difficultés posées par ces trois points aux équipes pédagogiques qui y sont confrontées. Il est nécessaire chez l’enfant, tout comme chez l’adolescent, de maintenir une forme de paradoxe dans ce moment transitoire de la vie d’un être humain. La relation de confiance avec l’autre est également difficile à mettre en place avec ces publics vulnérables. Une dernière difficulté touche à la question du temps. En effet, la gestion du temps est une pierre angulaire de l’organisation au travail, avec la qualité et son coût. Enfin, Laurent Bachler a abordé différents moyens pour surmonter ces difficultés : laisser place à la rêverie, mettre en place d’un cadre souple, et distinguer entre l’apprentissage et l’acquisition. Susciter la rêverie et utiliser l’imagination auprès de ces publics permet une meilleure transmission. Le cadre est important dans ces étapes de construction de l’individu, bien qu’il ne faille pas négliger l’intérieur du cadre et veiller toujours à garder une forme de souplesse. Alors que l’apprentissage vient de l’acceptation du dehors, l’acquisition suppose un développement par l’expérience supposant un plaisir partagé dans la situation d’enseignement.

Voici une liste d’indications bibliographiques accompagnant le propos de Laurent Bachler :

  • Bachler L. (2021), L’enfance : une grande question philosophique, éd. Érès.
  • Bachler L. (2021), La philo au berceau, éd. Érès.
  • Baier A. (1986), « Trust and Antitrust », Ethics, n°96, p. 231-260, cité par Gloria Origi dans Qu’est-ce que la confiance ?, éd. Vrin.
  • Bowlby J. (2014), Amour et rupture, les destins du lien affectif, éd. Albin Michel.
  • Dejours Chr. (2009), Travail vivant, Tome 2 : travail et émancipation, éd. Payot.
  • Gopnik A., « What Children Loose When Their Brains Develop Too Fast », article paru dans le Wall Street Journal du 11 décembre 2022.
  • Winnicott D. W. (1975), Jeu et réalité, éd. Gallimard.
  • Winnicott D. W. (1971), L’enfant et sa famille, éd. Payot.
  • Winnicott D. W. (2012), La capacité d’être seul, éd. Payot.

Le doctorat réalisé par Anne Morvan s’inscrit dans un projet d’édition et de réédition de L’Emile de Jean-Jacques Rousseau porté par le Groupe Rousseau de l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm (Paris). Il consiste à confronter les différentes versions de L’Emile à partir de quatre manuscrits. Jusqu’ici, seuls trois manuscrits étaient connus mais une étude récente a permis de comprendre que la plus ancienne version, datée de 1759, communément appelée le manuscrit Favre, du nom de son dernier propriétaire, a été regroupée a posteriori et est donc constituée de deux manuscrits différents. Sur la base de ces documents, la doctorante opère une étude philosophique du Livre I de L’Emile à partir de toutes les modifications réalisées par l’auteur des Lumières. Sa présentation visait à mettre en évidence les maltraitances réalisées à la fois par les mères et les nourrices mercenaires envers les nouveau-nés, et la réponse de Jean-Jacques Rousseau à travers la question de la sollicitude, essentielle à l’égard des jeunes enfants. Il effectue une critique des discours des médecins et des pédagogues en posant un véritable problème philosophique concernant l’attention qui doit être portée aux enfants qu’il faut désemmailloter pour leur permettre d’accéder à une forme de liberté. Plus largement, Jean-Jacques Rousseau met en évidence la question de la petite enfance qui doit être traitée, entre autres, par les mères qui fuiraient leur responsabilité en laissant leurs enfants aux nourrices.

Enfin, Benoît Peuch a présenté un corpus de six articles issus de la revue L’ami de l’enfance, parus entre 1834 et 1896, qu’il explore dans le cadre de son doctorat. Il a choisi de présenter les différents discours prescriptifs sur la pratique du chant avec les jeunes enfants. En tant que professeur des écoles aujourd’hui, il a réfléchi à cette pratique, présente dans les salles d’asiles destinées à accueillir les jeunes enfants, jusqu’aujourd’hui, contrairement à d’autres pratiques telles que le dessin graphique ou la leçon de chose ; le premier n’étant apparu que dans la deuxième moitié du XIXe siècle et le second n’existant plus aujourd’hui. Grâce au chant, les professeurs rythment les temps des jeunes enfants dans les classes en leur permettant d’apprendre une forme de discipline. Il permet également de véhiculer des valeurs morales grâce aux émotions transmises dans les chants. Enfin, le chant sert aussi à mémoriser, comme l’atteste l’exemple de l’apprentissage de l’alphabet sur l’air d’Ah ! vous dirai-je, maman ?, encore entonné aujourd’hui. Dans les différents articles, les auteurs exposaient leurs points de vue quant à ces préconisations. Finalement, une discussion s’est ouverte sur la place de l’art dans les écoles maternelles auprès des jeunes enfants, mais aussi sur l’éducation musicale des professeurs et des élèves.

Voici une liste d’indications bibliographiques accompagnant le propos de Benoît Peuch :

  • Cochin, J.-D (1834). Manuel des fondateurs et des directeurs des premières écoles de l’enfance connues sous le nom de salles d’asile, (2e ed.), Hachette. https://c.bnf.fr/TjN
  • Legavre, A. (2022). Être soi à l’école. L’expression des élèves dans les pédagogies alternatives, Presses universitaires de France
  • Luc, J.-N. (1997). L’invention du jeune enfant au XIXe siècle. De la salle d’asile à l’école maternelle, Belin.
  • Mallet, E. (1834). Chants pour les salles d’asile, J.-J. Risler, Hachette, Delalain.
  • Rosanvallon, P. (1985). Le moment Guizot, Gallimard.
  • Vergnon, M. (2023). « Aux sources britanniques des salles d’asile françaises », Recherches en éducation, 50. https://doi.org/10.4000/ree.11461

Ces approches philosophiques permettent finalement d’interroger la sphère de la petite enfance à partir de références textuelles mais aussi d’expériences vécues sur le terrain. Le regard à partir du passé permet d’interroger les pratiques des acteurs et actrices d’aujourd’hui.

 

Lucas Decraene
Lucas Decraene

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Lucas Decraene (5 juin 2024). Retour sur le séminaire Actrices de la petite enfance – 29 mai 2024. Institut de Recherche du Collège Sévigné (IRCS). Consulté le 14 juillet 2026 à l’adresse https://ircsevigne.hypotheses.org/2971


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